Article écrit par Isabelle Barth
Directrice Générale INSEEC BS Directrice de la Recherche et de la Valorisation



Tous les jours, on voit ressortir la pyramide de Maslow. Elle est mise à toutes les sauces. S’il y a un outil de management ou d’explication des comportements qui fascine, c’est bien celui là.

Elle en est magique ! Tellement simple à comprendre… avec un pouvoir explicatif tellement fort !

Je l’ai enseignée et j’ai pu le vérifier chaque année : on voit les étudiants noter, regarder le schéma, et par leur attention, sembler dire « Ah ! J’ai appris quelque chose aujourd’hui ! ».

La Pyramide de Maslow en quelques lignes

La « pyramide de Maslow » est issue d’un article de A. H. Maslow écrit en 1943 et publié dans Psychological Review, (50, 370-396) intitulé « A Theory of Human Motivation ». Maslow y développe sa théorie des motivations (ou des besoins) mais la fameuse pyramide n’apparait que par la suite.

La voici dans un de ses multiples formats :

Ce qu’elle décrit est simple : pour éprouver un besoin de catégorie « supérieur » , il faut avoir saturé le ou les besoins qui sont en-dessous. Ainsi, si je meurs de faim, je ne peux pas éprouver le besoin de sécurité, et c’est quand je suis en sécurité que je cherche à m’intégrer à un groupe etc etc …

La face obscure de la pyramide Maslow

Le problème, c’est que, ce qui apparaît comme une évidence a une face obscure. Cette configuration hiérarchique confère à la pyramide de Maslow ce qu’on appelle un « pouvoir performatif », ce qui signifie qu’elle façonne ce qu’elle est censée décrire ou expliquer. Je m’explique : en expliquant nos motivations par une pyramide qui hiérarchise nos besoins ou envies, elle nous fait voir le monde à travers cette hiérarchie. Or, cette vision « hiérarchique » pose deux problèmes :

1/ Elle ne correspond pas à la réalité : dans beaucoup de cas, il ne s’agit pas d’attendre que nos besoins soient saturés dans une catégorie pour éprouver ceux de la catégorie «supérieure ». Maslow lui-même dans son article fondateur modérait cette saturation en réduisant la satisfaction des besoins de la couche « inférieure » à 50 %, ou 75 % selon les contextes et les individus (ce qui entre nous n’est guère plus satisfaisant, et encore moins scientifique).

2/ Le second problème est plus grave : la pyramide de Maslow nous amène à regarder le monde à travers ce filtre de la hiérarchie. La traduction est simple : les personnes qui ont faim, ou soif, qui ne peuvent satisfaire leurs besoins de « base », ne peuvent prétendre à ressentir des besoins de sécurité, et s’ils ne se sentent pas en sécurité, ils sont bien incapables d’avoir envie de se socialiser.

Et, si on suit le raisonnement, il faut bien sûr être bien nourri, en sécurité, avec un statut social rassurant pour penser à son estime personnelle et dans une marche ultime vers l’accomplissement de soi.

Une pyramide tous les jours réfutée

On ne peut en vouloir à Maslow qui défrichait un terrain encore peu travaillé. A lire le papier, on peut certainement se poser la question de la rigueur scientifique de la démonstration, mais les critères d’évaluation en vue de la publication n’étaient pas ceux de notre époque . Et là n’est pas vraiment le problème.

La vraie question, c’est, comment 75 ans après, on en est encore à mobiliser cette représentation qui, insidieusement, nous propose une vision élitiste du monde.

Si nous appliquons le principe de réfutation (proposé par Popper), il est simple de constater que des personnes extrêmement pauvres sont très en recherche de spiritualité, que des personnes en situation précaire vont être les premières à accueillir des hôtes …. C’est cela qui est une évidence ! Et pourtant, nous continuons à utiliser cette pyramide comme clé de compréhension des comportements humains.

Cette pyramide nous transmet une représentation fausse du Monde et, ce qui est plus grave nous amène à le voir à travers ce prisme.

Les personnes sans argent, en difficulté de logement, en situation de précarité que nous croisons dans les rues, ceux et celles qui vivent dans des pays en guerre ou soumis à la famine, les migrants en désespérance ne sont pas INcapables d’avoir des aspirations spirituelles, intellectuelles, sociales.

Renoncer à la pyramide de Maslow … ou la culbuter !

Il va de notre responsabilité d’enseignants d’oublier la pyramide de Maslow, …. même si nous paraissons moins intelligents. Ou alors, la mentionner pour mieux la culbuter ! Il serait temps !

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